Démarche
Art Plastique
L’herbier des persistances
Sous les traits du printemps, les œuvres de Mathilde Nardone dissimulent des secousses souterraines. Un œil distrait n’y verrait qu’une énième variation sur le motif floral, une élégie décorative de plus au répertoire des vanités contemporaines. Ce serait ignorer ce que son œuvre couve de plus essentiel : la fleur y dépasse l’objet de contemplation pour devenir un vestige, un témoin oculaire, un marqueur de migration biologique et politique. Elle incarne l’unité de mesure d’une force de persistance qui habite chaque pistil et chaque pixel de ses compositions. Le témoignage d’une vie qui refuse de s’effacer, même déplacée. Tout commence par un renoncement. Pour saisir l’opération de déstabilisation qu’exerce Mathilde Nardone sur le champ de la photographie contemporaine, il faut observer son geste technique. Là où le photographe « traditionnel » arc-boute sa pratique sur la souveraineté de l’objectif, cet œil cyclopéen qui cadre et fige le réel, l’artiste choisit la latéralité d’une machine domestique et anti-spectaculaire : le scanner.
Ce déplacement du médium redéfinit profondément les conditions du regard. Le scanner ne capte pas le monde dans l’éclair d’un instant. Il en épouse la durée par un lent balayage. En déposant la fleur directement sur la vitre de l’appareil, l’artiste neutralise la distance de sécurité, ce « no man’s land » entre le sujet et l’image. Ce qui surgit alors échappe au régime de la prise de vue photographique, au sens classique, pour relever d’une sédimentation lumineuse. Ligne après ligne, le faisceau ausculte le vivant, enregistrant ses frémissements, ses résistances et ses failles.
Ici, l’intensité monte d’un cran. Face à la tyrannie de l’image lisse et impeccable, Mathilde Nardone oppose une esthétique de l’accroc, avec l’incident comme principe actif. Les rayures de la vitre, les poussières indiscrètes, les traces du chiffon, la fatigue du capteur, les aberrations chromatiques et les irruptions de lumières parasites lui apparaissent comme autant d’écarts forgeant une image sans fard. Pour cette raison, l’artiste ne cherche jamais à gommer ces micro-accidents. Elle les assume pleinement. Mieux, elle les active. Il en résulte une photographie qui revient du côté des vivants : une image consciente de ses conditions de fabrication, acceptant de porter fièrement les traces de sa manipulation, loin de la froideur désincarnée des écrans contemporains.
La fleur comme corps politique : l’archéologie des terrils
Si la méthode bouscule, le sujet, lui, nous ancre dans une réalité profonde. Le cœur battant de son travail se loge dans un interstice géographique et social précis : le terril. Ces montagnes de résidus, excroissances stériles d’une histoire industrielle et extractive, ne sont pas ici des décors mélancoliques, mais des matrices de résilience. Les fonds noirs de ses images rejouent la mémoire de la mine, cette profondeur obscure d’où le vivant, contre toute attente, ne cesse de refaire surface. C’est dans ce paradoxe que se fonde sa réflexion : comment faire surgir de la ruine les signes persistants du vivant ? Sur ces sols noirs, encore tièdes de l’activité minière passée, des espèces horticoles réapparaissent. Tulipes échappées de jardins ouvriers, camomilles de friches, graines transportées dans les replis des vêtements de mineurs immigrés : la botanique de Mathilde Nardone est un récit de l’exil.
La fleur sur le terril n’est plus une heureuse coïncidence, elle est un fait de civilisation. En exploitant ces plantes comme des fragments d’un territoire en mutation, l’artiste tisse un lien organique entre l’intime (les tiroirs de sa grand-mère, ces reliquaires domestiques où l’on consigne l’insignifiant) et le destin collectif des migrations européennes. On sent, dans la profondeur chromatique de ses fonds noirs, le poids des familles déplacées, mais
aussi la persistance du vivant sur un sol blessé. La fleur devient un corps politique, un survivant biologique qui porte en lui la mémoire de la mine et la fragilité des racines que l’on tente, avec une obstination touchante, de replanter ailleurs.
De la fosse aux étoiles, une migration cosmologique
À mesure que l’on s’immerge dans cette œuvre-monde, un glissement s’opère. La gradation nous emmène hors de la terre, ou plutôt, elle transforme la terre en ciel. C’est là l’un des tours de force de l’artiste : sa capacité à opérer une migration des formes. Sous l’œil du scanner, la racine devient constellation, le pistil se mue en noyau stellaire et le bouquet s’hybride en carte urbaine ou en réseau organique. Dans sa série Cartographie du ciel, la fleur subit une transfiguration. Le regard quitte le sous-sol minier pour s’élever vers une dimension sidérale, sans jamais rompre le cordon ombilical avec l’origine tellurique. Cette tension entre le rebut et la constellation, entre la boue noire du terril et la lumière clinique du scanner, crée un vertige métaphysique. L’image ne tient plus en place. Elle déborde de son cadre, elle refuse l’assignation. Elle se fait tour à tour gravure ancienne, radiographie médicale, estampe asiatique ou aquarelle inversée.
Mathilde Nardone nous force à réapprendre à voir. Ses images ne sont jamais des fenêtres ouvertes sur le monde, mais des seuils. En laissant visibles les dispositifs de suspension, les éclats de flash et les interventions manuelles (ajout d’eau, d’huile ou de gélatines qui viennent troubler la vitre), elle dépouille la photographie de sa « vérité » objective pour lui restituer sa puissance de révélation.
L’utopie du décloisonnement
Cette volonté de maintenir l’image en état d’instabilité permanente culmine dans un désir manifeste de décloisonnement. Mathilde Nardone ne réduit pas sa pratique à la photographie. Son parcours, aux frontières de la scénographie, de la musique et des arts plastiques, nourrit une pratique qui refuse l’image plane et statique. À rebours, elle pense l’espace comme une image et l’image comme un volume à traverser. Le prolongement de ses recherches, à travers l’usage expérimental du cyanotype monumental, s’inscrit naturellement dans la continuité.
Défricheuse dans l’âme, elle fabrique ses propres dispositifs – scanners géants à ciel ouvert, utilisant des néons ou la lumière solaire – pour inscrire la trace des plantes, par contact direct, sur de vastes tissus. Ici, la chimie et la lumière s’allient dans un corps-à-corps avec la matière. Cette mobilité n’est pas un éparpillement, mais une stratégie de renforcement. La photographie gagne en matérialité ce qu’elle perd en illusion. L’installation, le costume, le son viennent irradier l’image pour en faire une expérience immersive, presque chamanique. Une utopie magnifique se dégage de ce projet : celle d’une image qui n’est pas faite pour être consommée, mais pour être éprouvée, avec tout ce que cela demande de disponibilité.
L’insurrection du visible
En définitive, le travail de Mathilde Nardone agit comme un antidote. Dans une époque saturée d’images efficaces, jetables, polies par les algorithmes ou les dogmes de la séduction marchande, l’artiste nous redonne le goût de la fragilité. Elle démontre que la vérité d’une image ne réside pas dans sa netteté, mais dans sa porosité et son humilité. Ce qu’elle déplace, ce n’est pas seulement un curseur technique ou une thématique botanique. C’est notre rapport à la persistance. À travers ses fleurs de friche et ses scans griffés, elle nous raconte comment le monde, malgré les blessures de l’histoire et la violence des exils, s’obstine à inventer de nouvelles formes de beauté.
Dans cet herbier, la fleur n’est plus un motif. L’artiste observe, avec une acuité quasi-mystique, comment le vivant négocie sa place dans les ruines. Elle nous rappelle que l’image peut être un terrain de mémoire vivante. Une mémoire qui ne se contente pas de commémorer le passé, mais qui, comme la plante sur le terril, s’obstine à percer la surface sombre pour atteindre, enfin, la lumière.
—
Gwennaëlle Gribaumont, critique d’art
Direction Artistique
Mathilde Nardone accompagne les artistes dans la définition et le développement d’une direction artistique visuelle cohérente, singulière et sur mesure. Impactante, discrète, épurée ou résolument graphique, chaque identité est pensée à partir de l’univers de l’artiste et de la réalité du projet.
Le point de départ est une charte graphique claire, définie ensemble, qui pose les bases de l’univers visuel : matières, couleurs, formes, images, typographies, silhouettes… À partir de ce socle, chaque étape peut être envisagée indépendamment selon les besoins du projet. Mathilde peut ainsi intervenir à différents moments de son évolution, de la création de l’identité à la conception d’un clip, d’une scénographie, de silhouettes ou d’un univers de scène.
Chaque accompagnement intègre également les réalités concrètes du projet : budget, temporalité, production, transport, polyvalence des dispositifs et adaptation aux différents contextes de diffusion. Une direction artistique pensée pour être à la fois juste, désirable et réalisable.
Musique
La musique est au cœur de la démarche de Mathilde Nardone. Elle explore la voix comme un espace d’expression, de liberté et de transformation, nourri par la médecine de la voix, l’écoute et le travail collectif. Sa pratique cherche à faire émerger des formes sensibles, intuitives et incarnées, où le son devient un moyen de se relier à soi, aux autres et au monde.
À travers la photographie et la direction artistique, Mathilde prolonge cette recherche en créant des univers visuels et sonores singuliers. Elle accompagne principalement des artistes musiciens dans la construction d’une identité qui leur ressemble, en faisant dialoguer images, sons, matières et gestes. Entre les disciplines, elle compose des univers cohérents et vivants, pensés comme des espaces où l’artiste peut pleinement déployer sa présence.
Scénographie
Mathilde Nardone imagine et réalise des scénographies pensées pour accompagner les artistes sur scène et prolonger leur univers musical dans l’espace. À travers le projet développé pour The Ponds, elle conçoit un environnement visuel complet, nourri par des matières organiques, des textures brutes et des références aux architectures déchues.
Chaque création est pensée comme un dialogue entre identité graphique, esthétique musicale et contraintes réelles du spectacle vivant. Les scénographies sont conçues sur mesure, en tenant compte des besoins techniques propres aux tournées : poids des éléments, transport, stockage, temps de montage et de démontage, adaptation aux configurations de salles de concert comme aux scènes de festivals.
Une approche où la direction artistique rencontre la réalité du terrain, pour créer des espaces immersifs, cohérents et réalisables, adaptés aux artistes, à leurs envies et à leurs moyens.